Fille du brigand. Œuvres choisies, La
Eugène L’Écuyer. Édition établie, présentée et annotée par Jean-Guy Hudon. Sainte-Foy, Les Éditons de la Huit, 2001, 426 p. (Coll. Anciens).


Par : Julie Bolduc

Notaire de profession, Eugène L’Écuyer (1822 - 1898) fut non seulement l’un des pionniers des lettres québécoises, mais également l’un des auteurs les plus prolifiques du XIXe siècle avec ses quelque 50 textes, dont trois romans, 22 nouvelles, deux poèmes et divers écrits en prose. Mais à une époque où l’édition en est encore à ses débuts, le jeune auteur n’a pas la chance de voir ses textes publiés en volumes : seule la presse périodique lui assure un minimum de diffusion en faisant paraître ses romans et nouvelles sous forme de feuilleton. Cela explique sans doute l’oubli dans lequel il tombe momentanément et ce, malgré la popularité de l’une de ses premières œuvres, La Fille du brigand (1844). Les Éditions de la Huit et Nota bene le sortent aujourd’hui de l’ombre en publiant deux nouvelles éditions du roman inspiré des méfaits de Chambers et ses acolytes, une bande de voleurs de Cap-Rouge qui ont terrifié la ville de Québec dans les années 1830.

Fidèle aux courants gothique et romantique qui ont influencé l’écriture des premiers littérateurs canadiens-français (Philippe Aubert de Gaspé fils, Georges Boucher de Boucherville, Joseph Doutre), L’Écuyer ouvre son récit sur la description d’une ville sombre et terrifiante, où se trouve une petite auberge malfamée dont les murs « jaunis et tachés » et les « rideaux tout troués » sont éclairés par « une lumière blafarde ». C’est dans ce décor peu rassurant que se rencontrent les deux protagonistes, Stéphane et Helmina, s’éprenant instantanément d’un amour fou l’un pour l’autre. Dès lors, aidé de son fidèle ami Émile, Stéphane cherche à s’assurer de la naissance respectable de la jeune fille : son père n’accepterait jamais une mésalliance. Entre-temps, la tenancière de l’auberge, madame LaTroupe, est incarcérée : on a découvert chez elle des objets volés. Repentante, elle décide de tout avouer à Stéphane, dont elle connaît les inclinations : son auberge est le repère d’une bande de brigands, dont le chef n’est nul autre que maître Jacques, le père supposé d’Helmina. Cette horrible découverte plonge Stéphane dans le désespoir. Mais voilà que maître Jacques reçoit une missive du véritable père d’Helmina, monsieur des Lauriers, qui lui annonce son retour. Craignant de perdre sa pupille, dont il est tombé amoureux, maître Jacques organise son enlèvement et lui déclare qu’elle doit choisir entre l’épouser ou mourir de sa main. Mais Stéphane, Émile et monsieur des Lauriers ont eu le temps d’unir leurs forces : la belle est délivrée de justesse et le mariage est assuré.

C’est grâce aux Éditions Nota bene que le roman connaît, enfin, une publication en format de poche, dont la présentation est signée Michel Lord. Celui-ci aborde brièvement l’œuvre à travers les caractéristiques de l’esthétique gothique, à laquelle il a déjà consacré ses recherches. Les Éditions de la Huit, pour leur part, proposent une anthologie des textes de L’Écuyer, préparée par Jean-Guy Hudon, qui consacra sa thèse de maîtrise à l’auteur. Outre le roman en titre, l’ouvrage compte quelques nouvelles (dont les plus colorées sont sans doute les Esquisses de mœurs et Mon oncle Brioche, de même qu’Un épisode de la vie d’un faux dévot, qui suscita une vive polémique à l’époque), un certain nombre de chroniques et autres écrits en prose (où le poète prosateur qui a composé La campagne s’oppose au polémiste virulent qui se révèle dans La correspondance du Journal, ainsi que deux poèmes. La variété des textes, de même que l’appareil critique richement documenté qui les entoure, permettent de poser un regard nouveau sur l’écriture d’un L’Écuyer qui certes, aborde souvent les mêmes thèmes (la victoire de la vertu sur le mal, le temps qui passe, l’amour), mais ne le fait pas sans une pointe d’humour rafraîchissante et nous révèle même, à travers les chroniques qu’il signe au Canadien, une plume tantôt ironique, tantôt franchement acerbe.

Il était grand temps de donner un nouveau souffle à la production littéraire de cet auteur encore méconnu et qui pourtant mérite que l’on s’y attarde en sa qualité de pionnier de la littérature canadienne-française. Ainsi, et comme le souligne Jean-Guy Hudon dans son introduction, « c’est dans une perspective a priori historique et documentaire qu’il faut appréhender (au sens philosophique!) ces premiers écrits et c’est la plupart du temps cet esprit qui préside depuis plus de 30 ans à la réédition des textes des premiers littérateurs québécois » (p. XXXIX - XL).