Affaire Sougraine, L'
Pamphile Le May. L'Affaire Sougraine. Édition établie, présentée et annotée par Rémi Ferland, Sainte-Foy, Les Éditions de la Huit, 1999 (1884, pour la première édition), 373 p.


Par : Yves Laberge

Les éditions critiques sont relativement rares au Québec. Cette réédition du roman L'Affaire Sougraine de Pamphile Le May présente donc un double intérêt pour les historiens. Tout d'abord, il s'agit d'un classique du roman canadien-français, paru en 1884. Par ailleurs, ce récit est inspiré d'un procès retentissant ayant eu lieu en 1882 dans la région de Portneuf et à Québec. L'intrigue raconte la disparition d'une adolescente, séduite par un Amérindien dans la cinquantaine, et les circonstances de leur fuite et de leur arrestation, après l'assassinat de l'épouse légitime.

Comme l'explique Rémi Ferland dans sa présentation, cet ouvrage ébranla les conventions de l'époque lors de sa sortie, dans la mesure où la bourgeoisie de la haute-ville de Québec y est présentée d'un point de vue résolument critique, ce qui était inhabituel dans une oeuvre littéraire. Dans ces circonstances, la critique fut assez hostile envers l'écrivain, ce qui a évidemment nui à la postérité de ce livre, qui méritait pourtant une attention particulière, précisément parce qu'il s'attaquait à un sujet délicat sous plusieurs aspects (la séduction et le détournement d'une mineure, le mariage rompu, la place de l'Amérindien dans la société, l'influence de la bourgeoisie). En fait, ce roman décrit avec circonspection l'élite de la haute-ville de Québec, dans son quotidien, avec sa morale, ses conventions, ses audaces réprimées et ses préjugés.

On ne peut que saluer la réédition de ces ouvrages qui nous font connaître la richesse de notre littérature encore trop méconnue. Oeuvre représentative de son époque, L'Affaire Sougraine rend compte des manières de vivre, de juger, d'aimer, de réprimer (ce qui est en soi encore plus révélateur), mais montre aussi que tous ne pensaient pas de la même façon, comme le prouve la controverse entourant à la fois les faits relatés dans ce livre (le procès) et sa parution elle-même (l'accueil de la critique). À la lecture de tels romans historiques, il devient difficile de généraliser en prétendant que le Québec du XIXe siècle pensait de manière univoque.