André Biéler ou le choc des cultures
David Karel. André Biéler ou le choc des cultures. Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2003, 209 p.


Par : Pascal Huot

Les historiens de l’art canadien, plus précisément québécois, ont peu mis en relief la période de l’entre-deux-guerres et son mouvement artistique, le régionalisme moderniste. Tâchant d’y remédier, l’auteur de cet ouvrage se livre à une réévaluation de la participation et de la contribution d’André Biéler (1896-1989) au milieu moderniste canadien et québécois, par une remise en contexte du peintre dans son époque en le situant dans une dynamique artistique et intellectuelle d’une décennie encore mal comprise. Professeur d’histoire de l’art à l’Université Laval, David Karel, auteur d’un important Dictionnaire des artistes de langue française en Amérique du Nord, poursuit ici l’exploration du régionalisme canadien en situant André Biéler parmi les militants de l’ultime phase de cette grande époque que viendra clore l’avènement de l’automatisme et le Refus global, en 1948. En situant le peintre à la frontière de la question du bilinguisme et du biculturalisme, il cerne l’ambition de ce dernier à moderniser le motif traditionnel pittoresque dans le développement d’une conscience culturelle.

L’auteur explore dans cet ouvrage les intentions qui animent les efforts du peintre vers l’élaboration d’une nouvelle peinture régionaliste, vers un équilibre entre le moderne et l’ancien, soit l’œuvre réaliste par le sujet et moderniste par la forme. Peintre d’origine suisse, formé par son oncle Ernest Biéler, André Biéler se retranche à l’île d’Orléans, domaine où siégeait en maître Horatio Walker, avant de se rendre à Montréal et enfin, en 1936, à l’Université Queen’s de Kingston où il cheminera dans une vocation pédagogique. Cependant, il demeure qu’André Biéler n’a jamais cessé de peindre la vie rurale québécoise où il reviendra sporadiquement pour en tracer le portrait. L’auteur fait ressortir le côté observateur du peintre, sa mentalité ethnographique dont l’expression passe par la forme et la couleur, comme en témoigne la toile Le Vieux Bûcheron, Sainte-Famille. Son innovation formelle et le rôle de la tradition dans l’art moderniste sont mis en parallèle avec ses amis et fréquentations : de l’ethnologue Marius Barbeau au sculpteur Alfred Laliberté en passant par Edwin Holgate et le groupe de la côte de Beaver Hall et plus particulièrement le peintre John Lyman. L’auteur restitue également l’importance historique de la Conference of Canadian Artists de Kingston de 1941, organisé par Biéler.

De sa nécessité à retrouver les valeurs du passé et de les intégrer dans une création artistique renouvelée, André Biéler est ici analysé méthodiquement sur son apport au régionalisme moderniste. Le tout est exposé dans un ouvrage dont la facture est très soignée, où photographies et écrits d’archives, reproductions d’œuvres, ainsi qu’une chronologie, de nombreuses notes et une bibliographie opulente apportent sur l’œuvre de Biéler un complément justifié d’information. Parti d’un point très pointu de l’œuvre du peintre, l’ouvrage développe son argumentation en ouvrant sur une comparaison à ses prédécesseurs pour comprendre les vagues antérieures et pour le situer face à ses contemporains.