Par : Yves Laberge
Les huitième et neuvième titres de la belle collection "Aux limites de la mémoire" réunissent des centaines de photographies historiques, souvent inédites et d'une grande beauté, tout comme dans les ouvrages précédents de cette série, dont certains avaient d'ailleurs été louangés dans les pages de cette revue. Chaque livre offre une photo par page, accompagnée d'un court texte chargé de révéler sa valeur historique ou ethnographique. Presque toutes les régions du Québec y sont tour à tour représentées.
Le livre Au rythme du train confirme que l'histoire des transports donne l'occasion d'évoquer le cours de presque toutes les activités humaines d'une nation à une époque donnée, et se range dans cette catégorie des livres portant sur un sujet précis, mais qui révèlent en fait tout un univers de réalités très diverses, ayant considérablement changé au cours des décennies. C'était le temps où même le premier ministre utilisait le train!
Les premiers chapitres décrivent plusieurs étapes de la fabrication des trains en usine et l'aménagement des voies ferrées, qui s'effectuait au prix d'un long défrichage des forêts et la négociation des pentes abruptes. On y découvre de très belles photos datant du début du XXe siècle, comme le gigantesque viaduc ferroviaire de Cap-Rouge (longtemps surnommé le "trecel" pour imiter le mot anglais trestle), ou encore ce curieux petit pont tournant, toujours existant, érigé au-dessus du canal Lachine, non loin de la gare de Montréal. Une autre photo montre clairement les deux voies ferrées parallèles sur le pont de Québec, avant que les automobiles puissent y circuler (p. 45). D'autres photographies plus anciennes évoquent des scènes légendaires ou parfois inimaginables, comme ces rails de chemin de fer posés témérairement sur un pont de glace, durant l'hiver de 1884, au-dessus du fleuve Saint-Laurent (p. 18). C'était l'époque où les propriétaires du pont Victoria de Montréal interdisaient l'usage de leurs rails à leurs compétiteurs!
Comme on peut le voir dans ce livre très réussi d'Alexander Reford, le train constituait un mode de vie spécifique dans notre pays, avec ses locomotives affrontant les bancs de neige, plus tard avec ses cabines de luxe, ses modestes gares régionales, ses ouvriers spécialisés (comprenant de nombreux contrôleurs noirs), sans oublier les différents groupes de voyageurs : nouveaux mariés entourés de villageois à la gare, jeunes vacanciers aisés en route vers les Laurentides pour le ski, soldats appelés sous les drapeaux, zouaves en route vers l'Italie. L'ouvrage offre en outre quelques photographies des tramways de Montréal et de Québec. Le chapitre sur les catastrophes ferroviaires contient des photos saisissantes de déraillements, collisions, bris de terrain ou effondrements de ponts. Malgré le caractère tragique de ces images, il importait de ne pas les occulter dans un ouvrage aussi complet.
Plus que beaucoup de titres de cette collection, Au rythme du train permet de raconter indirectement tout un pan de notre histoire, par l'évocation de la spécificité de nos chemins de fer et les multiples professions de leurs employés. Par la précision de ses notices et la variété de ses photos judicieusement choisies, ce beau livre figurera certainement parmi les meilleurs de sa collection.
En contraste évident avec l'univers essentiellement masculin des trains, le livre Œuvres de femmes 1860-1961 illustre le travail revalorisé de nos mères, grands-mères, ouvrières, fermières ou religieuses. Comme dans l'ouvrage précédent, les thématiques sont souvent construites autour de la vie professionnelle et des rôles sociaux : les écoles et la vie religieuse, le mariage et la famille, les femmes au travail à la ville ou sur la ferme. Les photographies d'une grande variété montrent des femmes dans une multitude de situations et de lieux : des classes féminines ou mixtes dans des écoles de village ou des pensionnats, des ménagères dans leurs cuisines, des clientes au marché public, des ouvrières dans des usines et de nombreux portraits de groupes.
Les légendes accompagnant les photos contiennent parfois beaucoup de détails et de chiffres, mais les photos demeurent éloquentes et évocatrices. Je reste toutefois déçu par l'imprécision de plusieurs légendes de ce volume, qui trop souvent ne fournissent aucun commentaire quant au contenu de l'image (p. 44, 45, 46, 48, 59). Dans ces cas, on a l'impression que l'image est uniquement au service d'un plaidoyer stigmatisant la mise à l'écart des femmes de la vie sociale et surtout du pouvoir, ce qui en soi est loin d'être faux. En outre, une erreur assez flagrante subsiste : s'il est vrai que l'Université Laval avait bien occupé un édifice à Montréal, au début du XXe siècle (sur le site actuel de l'UQAM), la photo montrée à la page 25 n'a pas été prise à Montréal, comme le suggère la légende : celle-ci correspond en fait à l'ancien édifice central de l'Université Laval, situé rue Sainte-Famille, dans le Vieux-Québec. Cet immeuble et cette entrée n'ont d'ailleurs pratiquement pas changé lorsqu'on examine cette photo, même après plus de 50 ans.
Chacun à sa manière, les livres Au rythme du train et Œuvres de femmes proposent une histoire du Québec par l'image, inévitablement succincte et épisodique, mais qui devrait inciter à poursuivre la réflexion et les lectures.
 |